Le plus beau métier du monde

Publié le 17 Novembre 2012

A moi aussi, on m’a demandé. Comment je suis arrivée là, pourquoi j’ai choisi la médecine. D’où elle est venue, la vocation, et puis quand et comment ? Alors comme les autres j’ai souri, et comme eux j’ai répondu que si je me suis tournée vers cette glorieuse filière, c’est parce que j’aime les gens, que j’ai envie de soulager, de faire du bien, depuis toujours. Parce que je veux être auprès des malades, les épauler dans la douleur, les aider à se battre, leurs petits poings fermés, contre la maladie. Pour retarder un peu la mort. Parce que c’est important vous comprenez, parce que je veux être moi aussi, une héroïne du quotidien, exercer mes super pouvoirs à l’hôpital. Sauver des vies, faire des miracles. Parce que je suis capable d’étudier plus d’une dizaine d’années et que si on peut se rendre utile comme ça, se battre pour la santé des autres, on se doit d’aller jusqu’au bout, de ne rien lâcher. Parce que ça vaut la peine. Parce que c’est le plus beau métier du monde.

En réalité, je ne pense rien de tout ça. Cette vision de la médecine un peu surfaite et naïve, qu’on se devrait peut-être tous d’avoir en tant que futurs praticiens (il faut bien être idéalistes à un moment de nos vies), je ne l’ai jamais partagée. Je ne suis pas sûre de bien savoir ce que c’est, la vocation. Je ne sais pas si je l’ai. L’an dernier, en première année, j’ai étudié la physique, la chimie, les mathématiques. J’ai sacrifié une bonne partie de mon sommeil, épuisé toutes mes forces, je me suis battue, pour obtenir le concours, le Saint Graal. Et je l’ai eu, j’ai réussi. Et en réalisant que dans dix ans j’allais être médecin, je me suis demandé pourquoi. L’ennui avec moi, c'est que je fais toujours tout trop tard. Alors c'est un peu tard que je me suis posé cette question. J’ai cherché ce qui m’avait motivée à faire ce choix, ce qui m’avait fait tenir, une année durant, à supporter le travail acharné qui m’accablait, travail sans rapport avec ce qui m’attendait, qui ne m’y préparait en rien. Je n’ai pas vraiment trouvé de réponse. J’aime les gens, oui. C’est vrai. Mais pas tous, pas la majorité. Les patients ? Je ne sais pas si je pourrais tous les supporter. La maladie ? C’est assez culpabilisant mais ça me fascine. Autant que ça m’effraie. Alors est-ce que je suis faite pour ça, soigner les gens, les guérir parfois ? Je ne sais pas.

Et pourtant, je suis intimement persuadée que je ferai un bon médecin. Je n’ai pas choisi la médecine pour de nobles raisons ; je n’en avais pas. J’étais bonne élève, on me promettait un avenir glorieux. J’ai toujours cru que dans l’inconscient collectif ça voulait dire porter la blouse blanche, avoir un stéthoscope autour du cou. Et je me suis dit pourquoi pas. Et maintenant je suis là. A avoir un peu honte, parfois, d’encore me demander pourquoi. A me dire que ce n'est pas trop grave et que ça viendra.

En allant à la fac je lis les journaux, vous savez, les quotidiens du métro. A la une on critique, les dépassements d’honoraires abusifs, les médecins, ces nantis, riches et égoïstes, qui laissent crever les mamies dans le désert, les déserts, médicaux s’entend. Et je me sens attaquée. Je suis à l’aube de mes études, je ne fais pas partie du corps médical, pour l’instant je ne suis rien de plus qu’une banale étudiante, mais je me sens concernée parce que parfois, je me demande encore pourquoi. Et que dans les médias, on me dit que ce beau métier auquel j’aspire, que je vise sans trop savoir où je vais, est exercé par des gens qui ne pensent qu’au fric, qui n’ont aucune empathie. De toute façon ils font ça pour la gloire, pour le fric et pour la gloire, et quand on a besoin d’eux, un peu comme les flics, ils ne sont jamais là. Pourtant moi je les vois suer, les externes, à apprendre par cœur des livres compliqués, dont la majeure partie du reste du monde ne comprendrait pas même le titre. Pendant mes stages je vois aussi des internes, à l’hôpital, qui n’ont pas dormi depuis 36h, qui ont des cernes jusqu’en bas du visage, qui n’en peuvent plus mais qui n’ont pas le choix, qui doivent tenir encore, enchainer les gardes. Et je me dis que ces gens-là, ils font pas tout ça pour le fric et la gloire, c’est pas possible. C’est pas suffisant comme raison, c’est pas assez pour tenir debout. Pour supporter l’odeur de l’hôpital, le silence des couloirs, les cris et les larmes des fois, un peu trop souvent. Je me dis que ces gens-là ils ont d’autres raisons d’être là, et que s’ils descendent dans la rue pour réclamer de meilleures conditions de travail, pour avoir le droit de ne pas, après toutes ces années, être séparés de leur conjoint et peut-être leurs enfants pour aller sauver des vies dans la Creuse, ce n’est pas si choquant. Bien sûr ce qu’on retient, c’est que c’est hypocrite, de vouloir aider les gens et de ne pas être assez dévoué pour quitter sa famille tout juste formée pour aller dans le désert. C’est les revendications sur les salaires, parce que quand même, faut pas déconner. C’est vrai, faut pas déconner. Ils sont quand même privilégiés. Mais pas tous, pas tout le temps (oserai-je rappeler le salaire des internes ?). Et puis si certaines réclamations n’ont pas lieu d’être, est-ce une raison pour ne voir qu’elles et oublier les autres ? Des généralistes soignent tant bien que mal des patients compliqués, sans moyens, sans infrastructures adaptées. Les services des hôpitaux, des vies de patients, sont aux mains d’internes en cruel manque de sommeil, qui vivent dans la peur du faux pas, de l’inattention fatale causée par la fatigue, parce qu’on n’a pas les moyens d’embaucher du monde en plus, parce qu'on ferme les yeux. Mais ce qu’on retient, c’est que ces privilégiés de médecins osent se plaindre de leur salaire, refuser d’aller à la rescousse des régions sous dotées, se sentent obligés au lieu de ça de faire des dépassements d’honoraires. Les salauds.

Ca me désole un peu tout ça, quand on pointe la profession du doigt, qu’on targue les médecins d’être hypocrites, de défendre des valeurs sans les mettre en application. Ca me désole, surtout quand je me demande ce que je fais là, pourquoi je suis là. Quand on dit que le choix qu’on fait, on doit le faire jusqu’au bout, et se sacrifier corps et âme pour son métier. Et que si on le fait pas, on est des hypocrites, voilà, rien que des hypocrites, on n'avait qu'à pas jurer sur Hippocrate qu'on serait des gens bien si c'était pour faire ça, ne pas sauver tout le monde, ne pas être parfaits.

Ce n’est pas la gloire que je recherche. Mais je crois qu’après toutes ces années, quand au bout du chemin on soigne des gens, qu'on est là pour eux, même si "là" ça ne veut pas dire à la campagne, même s'il y a, ailleurs, d'autres gens encore, et qu’on fait de notre mieux pour bien faire notre travail, on a quand même droit à un peu, juste un peu, de reconnaissance. Non ?

Rédigé par Globule

Publié dans #médecine, #avenir, #vocation, #hôpital, #grève, #études

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